L’intelligence artificielle augmente notre capacité à produire, analyser et décider. Mais si chaque minute gagnée devient une nouvelle exigence de vitesse, que reste-t-il pour écouter, comprendre et faire collectif ?
Par Karine Marmillot – Stratégie RH & Enjeux Humains
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Dans les transformations que j’accompagne, je retrouve souvent le même paradoxe : les outils progressent, les processus s’accélèrent, mais les espaces permettant de comprendre ce que le changement produit sur les personnes tendent à se réduire. L’IA ne crée pas cette tension : elle l’amplifie. Ses promesses ne sont plus théoriques : elle synthétise, rédige, automatise et rend certaines expertises plus accessibles.
Dans une étude menée auprès de conseillers clientèle, des chercheurs du NBER ont observé un gain de productivité proche de 14 %, particulièrement marqué chez les collaborateurs les moins expérimentés. L’IA permet bien d’aller plus vite. Mais que faisons-nous de cette vitesse ?
Car le temps gagné n’est pas nécessairement du temps libéré. Dans beaucoup d’organisations, chaque espace dégagé est aussitôt rempli par davantage de demandes, de livrables ou de décisions. Le gain de capacité devient une nouvelle norme. Nous produisons plus, sans forcément retrouver plus de disponibilité. Et le paradoxe s’installe : plus nos outils nous font gagner du temps, plus nous semblons en manquer.
L’IA ne transforme pas seulement les tâches, elle touche aussi à la place de chacun
Selon l’Organisation internationale du travail, un emploi sur quatre dans le monde présente un certain degré d’exposition à l’IA générative. L’OIT estime cependant que la transformation des métiers est plus probable que leur disparition pure et simple. Cette nuance est essentielle, mais elle ne suffit pas à rassurer celles et ceux qui vivent concrètement la mutation de leur activité.
Derrière la crainte de perdre son poste se jouent souvent des inquiétudes plus profondes : que restera-t-il de mon expertise ? Ce que j’ai mis des années à apprendre a-t-il encore de la valeur ? Serai-je capable de suivre ? Ma contribution sera-t-elle encore reconnue ? Lorsque l’IA redistribue les tâches, elle bouscule aussi les repères de compétence, d’utilité et d’identité professionnelle.
Ce que j’observe chez nos clients, c’est que ces préoccupations s’expriment rarement aussi clairement. Elles apparaissent plutôt sous la forme de silences, de retrait, de tensions, de surcontrôle ou d’une faible appropriation du changement. Ce que l’organisation qualifie parfois de « résistance » peut alors masquer une inquiétude légitime, un besoin de reconnaissance ou la peur de ne plus trouver sa place. Or ces signaux disent comment la transformation est vécue : la peur peut révéler un besoin de visibilité ; la colère, un sentiment d’injustice ; la fatigue, une saturation ; le retrait, une perte de sens ou de confiance. Encore faut-il savoir les entendre et en faire un sujet de travail.
Le manager n’a pas à devenir psychologue, mais il ne peut plus rester aveugle à ce qui circule
L’IA peut repérer un ton, suggérer une réponse ou aider à préparer une conversation délicate. Elle peut soutenir la relation, mais non en assumer la responsabilité : elle ne porte ni l’histoire de l’équipe ni les conséquences d’une décision.
Dans les organisations que j’accompagne, les transformations se fragilisent lorsque leurs effets sur les personnes ne trouvent aucun espace pour être nommés. Une IA peut proposer la bonne phrase ; le manager doit encore avoir le courage de la dire, écouter la réponse et agir avec cohérence. C’est là que la qualité de présence devient une compétence de performance : percevoir les signaux faibles, clarifier et transformer une tension en objet de dialogue et de décision.
« Une équipe robuste n’est pas une équipe qui ne ressent ni peur ni tension. C’est une équipe capable de traiter ce qu’elle ressent sans perdre sa capacité d’agir. »
La robustesse se construit dans la relation
À l’heure où les organisations recherchent toujours plus d’agilité, la robustesse ne consiste pas à supprimer les tensions ou à rendre les équipes insensibles au changement. Elle repose sur leur capacité à absorber l’incertitude, à apprendre et à continuer d’agir ensemble. Or cette capacité dépend largement de la qualité des liens : la confiance pour dire ce qui ne fonctionne pas, la sécurité pour reconnaître que l’on ne sait pas, et la possibilité de demander de l’aide avant qu’une difficulté ne devienne une rupture.
Le Future of Jobs Report 2025 du World Economic Forum le confirme : parallèlement à la progression rapide des compétences liées à l’IA, la résilience, la flexibilité, le leadership et l’influence sociale figurent parmi les compétences les plus valorisées ; l’empathie et l’écoute active apparaissent également dans le socle des compétences essentielles. La technologie ne rend donc pas ces aptitudes secondaires. Elle les rend plus déterminantes.
Transformer le gain technologique en gain collectif
Pour que l’IA soutienne réellement la performance, trois choix managériaux me semblent essentiels.
- Rendre la transformation discutable. Dire ce qui va changer, ce qui ne changera pas, ce que l’on attend de chacun et comment les responsabilités seront réparties. Mais aussi permettre aux collaborateurs de nommer ce qu’ils craignent de perdre et ce dont ils ont besoin pour apprendre.
- Décider de l’usage du temps gagné. Une partie des gains peut être consacrée à produire davantage. Mais une autre doit pouvoir être réinvestie dans les échanges individuels, les retours d’expérience, l’apprentissage, la coopération et la régulation des irritants. Sinon, l’IA accélérera les processus sans améliorer la qualité du système humain qui les fait vivre.
- Outiller les managers sur la dimension émotionnelle du changement. Cela suppose de savoir identifier ses propres réactions, écouter sans répondre trop vite, conduire une conversation difficile et distinguer un refus de principe d’une inquiétude légitime ou d’un besoin de compétence. L’intelligence émotionnelle n’est pas un supplément de bienveillance : c’est une capacité de discernement et d’action.
Qui prendra le temps du lien ?
L’enjeu n’est donc pas de choisir entre l’IA et l’humain. Il est de décider ce que nous voulons augmenter. La quantité de tâches réalisées ? Certainement. Mais aussi la capacité à comprendre, à coopérer, à apprendre et à agir dans l’incertitude.
J’en suis de plus en plus convaincue : la qualité de présence n’est pas un supplément d’âme du management, mais une condition de l’exécution. Plus les outils accélèrent, plus dirigeants et managers doivent savoir ralentir pour écouter, discerner et remettre du sens.
La technologie multiplie notre capacité d’exécution ; la qualité du lien permet au collectif de rester en mouvement sans se désagréger.
Augmenter la puissance d’agir, notre raison d’être chez 37.5, ne consiste donc pas à juxtaposer outils technologiques et accompagnement humain. C’est penser les deux ensemble : la puissance de la technologie et la capacité des femmes et des hommes à habiter la transformation, à lui donner du sens et à en faire une performance durable.
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Pour aller plus loin
Sources
- Generative AI at Work
- Generative AI and Jobs: A Refined Global Index of Occupational Exposure (mai 2025)
- Future of Jobs Report 2025 – Skills Outlook (janvier 2025)
- Erik Brynjolfsson, Danielle Li et Lindsey R. Raymond, NBER Working Paper (2023), World Economic Forum, Organisation internationale du travail…
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Crédit image : Shutterstock


